" On vit, comme des cons. On mange, on dort, on baise, on sort. Encore et encore. Et encore. Chaque jour est l'inconsciente répétition du précédent : on mange autre chose, on dort mieux ou moins bien, on baise quelqu'un d'autre, on sort ailleurs. Mais c'est pareil, sans but, sans intérêt. On continue, on se fixe des objectifs et on a des projets. Pouvoir, fric, débauche et pour les courageux, gosses. On se défonce à les réaliser. Soit on les réalise jamais et on est fustrés pour l'éternité, soit on y parvient et on peut enfin se dire qu'on est heureux. Et puis on crève et la boucle est bouclée. Quand on se rend compte de ça, on a singulièrement envie de boucler la boucle immédiatement, pour ne pas lutter en vain, pour déjouer la fatalité, pour sortir du piège. Mais on a peur de l'inconnu, du pire. Et puis qu'on l'avoue ou non, qu'on le veuille ou pas, on attend toujours quelque chose. Sinon on presserait sur la détente, on avalerait la plaquette de médocs, on appuierait sur la lame de rasoir jusqu'à ce que le sang gicle. On tente de se distraire, on fait la fête, on cherche l'amour, on croit le trouver, puis on retombe. De haut, de toujours plus haut. On tente de jouer avec la vie pour se faire croire qu'on la maîtrise. On roule trop vite, on frôle l'accident. On fume trop, on boit trop et on frôle l'overdose. Ca fait peur aux parents, des gênes de banquiers, de PDG, d'hommes d'affaires qui dégénèrent à ce point là, c'est quand même incroyable. Il y en a qui essaient de faire quelques choses, d'autres qui déclarent forfait. Il y en a qui ne sont jamais là, qui ne disent jamais rien mais qui signe le chèque à la fin du mois. Et on les déteste parce qu'ils nous donnent tant et si peu à la fois. Tant pour qu'on puisse se foutre en l'air et si peu de ce qui compte réellement. Et on finit par ne plus savoir ce qui compte, justement. Les limites s'estompent. On est comme un électron libre, on a une carte de crédit à la place du cerveau et un aspirateur à la place du nez. On va en boîte plus qu'on ne va en cours, on a plus de maisons que de vrais amis et une multitude de numéros dans notre répertoire qu'on appelle jamais. On est la jeunesse dorée, une génération ratée. Mais à ce qu'il paraît, on a pas le droit de s'en plaindre parce qu'on a tout pour être heureux. Pourtant on crève doucement dans notre univers d'enfant, des moulures à la place du ciel, repus, le sourire aux lèvres. Bourrés de nicotine, de coke et de vodka."